kadhafi 2011 (Mouammar Kadhafi, 1969-2011)

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kadhafi 2011 (Mouammar Kadhafi, 1969-2011)

Message par Admin le Ven 26 Aoû - 6:34



Après 42 ans de pouvoir, le dirigeant libyen était sur le point d'être évincé lundi 22 août. Retour sur le personnage, ses réseaux et sa chute avec les reportages et décryptages de Slate.

Quarante-deux ans de pouvoir et six mois de rébellion: arrivé à la tête de la Libye en 1969, Mouammar Kadhafi semblait sur le point d'être chassé du pouvoir, lundi 22 août, avec l'entrée des troupes rebelles dans Tripoli. Retour sur le personnage, ses réseaux et sa chute avec les reportages et décryptages de Slate.fr et Slate Afrique.

Le déroulé des combats

Même la très secrète Libye n’est pas épargnée par le «printemps des peuples» arabes. Au pouvoir depuis 1969, le colonel Kadhafi devra changer de cap pour sauver son régime.
La Libye n'est pas épargnée par le vent de contestation arabe. Mouammar Kadhafi, 68 ans, fêtera cette année ses 42 ans de pouvoir, au moment où des groupes d'opposition —essentiellement actifs sur Internet— annoncent une manifestation hostile au régime pour le 17 février. Le «Guide» libyen, connu pour ses positions déroutantes, aurait déjà annoncé qu'il était prêt à y participer.
Kadhafi craint la révolte

Coincée géographiquement à ses frontières est et ouest par les révolutions tunisienne et égyptienne, la Libye vient d'entrer dans la zone de turbulence avec l'annonce de cette «journée de la colère» prévue à Tripoli pour le 17 février. A la base, un schéma similaire à celui de ses voisins: des groupes Facebook hyperactifs de plusieurs milliers de membres, gérés par une majorité d'étudiants, relayés par des opposants «réels» mais aussi par des appels de la communauté libyenne exilée. Au final, une Conférence nationale pour l’opposition libyenne, qui décrète à travers les réseaux Internet une manifestation.

Dans l'urgence et la précipitation, Kadhafi a réuni une cellule de crise. Le colonel a «activé» son Agence de sûreté intérieure, dont le travail consiste essentiellement à traquer les opposants politiques, dont plus de 500 seraient actuellement en prison.

Pour parer à toute éventualité, Kaddhafi a brandi la loi 71, qui interdit toute activité politique indépendante, passible de la peine de mort. Arrivé au pouvoir grâce à un coup d’Etat militaire en septembre 1969, le jeune capitaine Kadhafi a renversé le roi Idriss Ier et tient le pays depuis, à travers un système hybride sans équivalent dans le monde, opposé tout autant au marxisme qu'au capitalisme.

Des comités révolutionnaires élus gèrent toutes les institutions et structures du pays et un Congrès général du peuple légifère, le tout dans une joyeuse ambiance de corruption sous la direction arrière de Kadhafi —qui ne détient aucun titre officiel, n'étant même pas le chef de l'Etat, ni général. Tout juste colonel.
Loufoque Kadhafi

Connu pour ses frasques et ses déclarations tonitruantes, le guide libyen reste une attraction pour les médias —même s'il est surtout connu par les Libyens pour sa férocité. Au chapitre des impossibles, en 2009, il a accusé la Suisse à l'ONU de financer le terrorisme international par ses comptes secrets. Il a appelé à diviser la Suisse en trois pour en donner «selon les affinités ethniques» les parties à ses voisins italiens, français et allemands.

Juste avant, il avait prôné la partition du Nigeria. Il a invité la France à indemniser l’Algérie pour la période de colonisation et appelé l'Europe à se convertir à l'islam. Il s'est fait nommer Roi des rois africains. Il a affirmé que les Indiens d'Amérique étaient d'origine libyenne.

Le colonel Khadafi a voulu se présenter il y a quelques années à la présidentielle italienne, arguant du fait d'être un ancien italien du temps de la colonisation. Selon une chaîne israélienne, il serait juif par sa mère, à en croire le témoignage d'un membre de sa famille. Des médias français lui ont prêté des origines corses. Quand il n'a rien à faire, il dessine des voitures dans son pays, pendant que sa fille Aïsha entretiendrait une liaison avec son ami Berlusconi, grand amateur de jeunes femmes.
Pas si fou, le colonel

Mais au-delà de son côté un peu loufoque, Mouammar Kadhafi a tourné la page de la colonisation italienne en réussissant à obtenir le versement d'indemnités italiennes à la Libye. Il a aussi fait évacuer les bases militaires américaines de son pays dans les années 70 et a pu rétablir ses relations diplomatiques avec le Royaume-Uni après l'attentat de Lockerbie.

Il vient d'annuler la dette de la Guinée à l'égard de son pays et assure une relative bonne répartition des richesses pétrolières à sa population. Il a interdit la polygamie et s'est fait déclarer «hérétique» par les hautes autorités de l'orthodoxie religieuse du monde musulman.

Ce qu'il ne pourra pas faire après le 17 février en revanche, c'est imposer son fils Seif Al-Islam, très présent dans la sphère politique, pour prendre sa succession. Comme le souhaitait Moubarak, comme l'a fait Hafez Al Assad (le président Syrien), ou comme ne pourra pas le faire Bouteflika avec son frère. Même en Libye, certaines pratiques ne peuvent plus avoir cours.

Les «rivières de sang» promises coulent en Libye
Le régime du colonel Kadhafi a tenu parole: pour se maintenir à tout prix au pouvoir, il fait couler le sang à flot. Au mépris le plus total des droits de l'homme.
C'est sous la pluie, phénomène assez rare en Libye, pays plutôt aride, que Kadhafi, le «Guide de la Révolution», est apparu à la télévision d'Etat.

Armé de son seul parapluie, il est passé brièvement pour démentir l'information faisant état de sa fuite vers le Vénézuela, rapportée par la chaîne saoudienne Al Arabiya et William Hague, ministre britannique des Affaires étrangères.

Filmé en train d'entrer dans son palais-bunker de Tripoli, Kadhafi, passé en quelques jours du statut de bouffon international à celui de boucher de l'année, a dans une rapide allocution traité de «chiens» les journalistes qui l'avaient donné partant.

La télévision d'Etat continue de nier les massacres, alors que des avions de chasse et des chars bombardent les manifestants regroupés dans les rues de la capitale. Bilan provisoire: 500 morts. Le fils du sanglant dictateur, Seif al-Islam, aura donc tenu les promesses des «rivières de sang» qu'il annonçait à la télévision il y a quelques jours.
Les boucliers du pétrole et de l'immigration

Le monde se réveille après un assoupissement dopé au pétrole, découvrant que le sympathique amuseur des foules tire depuis longtemps sur la sienne.

Pendaisons d'opposants et répressions sanglantes, Kadhafi tient depuis des décennies son pays d'une main de fer. Les massacres actuels ont bien sûr soulevé la réprobation internationale —très molle comme à l'accoutumée de la part des Européens et de Paris, pris en otage par un partenariat avec la Libye sur la sous-traitance de l'immigration clandestine africaine— mais beaucoup plus dure de la part des Arabes, choqués par ce qu'ils comparent aux bombardements israéliens contre les populations palestiniennes.

La ligue arabe se réunit en urgence aujourd'hui mardi 22 février, pour tenter d'arrêter le carnage alors que Karadaoui, le célèbre mufti [haut dignitaire religieux, ndlr] a appelé à partir du Caire à tuer Kadhafi —une première du genre.

Le Guide devenu le massacreur de la contre-révolution; tout porte à croire qu'il va continuer à tirer sur sa population tout en utilisant l'arme du pétrole et de l'immigration clandestine africaine pour contrer les protestations européennes.

La flambée du cours du pétrole —dont la Libye est le 3e producteur africain— a déjà déprimé les bourses européennes et les analystes s'attendent au même schéma pour New York cet après-midi.

En ce qui concerne l'immigration, Kadhafi pourrait se venger en lâchant son contrôle sur les milliers d'Africains qui choisissent les déserts de Libye pour atteindre la Méditerranée et faire le saut de l'autre côté. Les 5.000 tunisiens récemment débarqués en Sardaigne (Italie) constituent déjà un cauchemar pour l'Europe...
Après la pluie, le beau temps?

Si les massacres dans ce huis-clos de 6 millions d'habitants —où la presse étrangère est interdite et les frontières avec les voisins fermées— ne vont pas s'arrêter par enchantement, un scénario à la tunisienne ou à l'égyptienne est néanmoins très envisageable, tant les défections dans les rangs du leader libyen se succèdent.

Des soldats, des officiers de l'armée, des diplomates, des chefs de tribus ont rallié le camp adverse, et des pilotes d'avions militaires qui ont refusé de bombarder la foule ont quitté le pays en atterrissant à Malte.

En attendant, les Libyens sont bien décidés à venger leurs morts pendant que la pluie fine qui s'abat actuellement sur le pays contribue à laver tout le sang qui coule.

Benghazi, assaut final
Partie de Benghazi, l'insurrection libyenne a gagné plusieurs villes pour les perdre une à une, à la suite d'une redoutable contre-offensive des pro-Kadhafi. La finale se jouera dans cette ville où tout a commencé, où les insurgés battus affluent actuellement.

Il y a deux armées libyennes. La première est l'armée classique, équipée de chars de la Seconde Guerre mondiale et de vieilles armes, avec des soldats formés rapidement, un entraînement en accéléré pendant 45 jours.

Et il y a l'autre armée, celle de Kadhafi, composée de kataibs, des phalanges dirigées entre autres par les nombreux fils du Guide, les plus connues étant celles d’Hannibal et de Sâdi. Des chars russes dernier cri, T-80 et T-90, des avions high-tech comme les derniers Sukhoï, des navires de guerre pour pilonner la côte et des soldats professionnels. Il y a un mois, suivant les premiers manifestants de Benghazi, ce sont les soldats de la première armée qui se sont révoltés pour rejoindre l'insurrection, pendant que la seconde restait fidèle aux Kadhafi.

Aujourd'hui, mal formée et mal équipée, la première armée n'a pas pu résister aux assauts de la seconde, d'autant que cette dernière est appuyée par l'aviation et la marine, deux corps importants et absents des rangs de l'insurrection. Les cas tunisien, égyptien et libyen auront montré toute la diversité des contextes et l'imprévisibilité de la situation.
A la conquête de l'Ouest

Partie de Benghazi, la ville la plus frondeuse du pays, à l'Est, la révolution libyenne s'est déplacée comme une flamme vers l'Ouest, siège du pouvoir. En quelques jours, les insurgés prennent de nombreuses villes et régions, faisant trembler le régime. Surpris par la vitesse de la révolte, les forces pro-Kadhafi mettent du temps à réagir, d'autant que les défections se succèdent dans leur camp. Il s'agit d'abord de stopper l'avancée des insurgés, de colmater les brèches et de garder le contrôle de la capitale Tripoli, clé de la guerre.

Alors que tout le monde pense à ce moment-là à une démission de Kadhafi, le Guide reprend du poil de la bête, fait des apparitions publiques, harangue les foules pour montrer que rien n'est perdu et jure qu'il mourra en Libye. Son fils Seïf al-Islam se charge de l'offensive médiatique et diplomatique pendant que les autres fils, au combat, mettent en place la contre-offensive.

En une semaine, les Kadhafi reprennent du terrain et chassent les insurgés des zones importantes. Il y a quelques jours, ils ont repris le contrôle d’Al-Adjabieh, qui donne accès à Benghazi. Dans quelques jours, l'assaut final sera donné pour enterrer la révolte dans la ville. La boucle sera bouclée, et tout porte à croire que la finale de cette longue bataille sera sanglante. Benghazi tombée, il ne restera plus rien de l'insurrection.
Le Royaume de Benghazi

Beni Snous, petit village berbère de l'Ouest algérien, près de Tlemçen, à la frontière marocaine. En 1789, un maitre soufi, Sayid Mohamed Ibn Ali as Senoussi, y naît et apprend les enseignements théologiques. Il erre, à pied, comme le font les mystiques de cet islam de l'introspection, et arrive en Libye, à Benghazi, pour y enseigner sa tarika (chemin et voie d'élévation). Il y fait rapidement des adeptes et la confrérie Senoussie se crée sur place en 1843, s'implante dans le pays puis ailleurs, de Fès à Constantinople.

Des Algériens la rejoignent et s'installent à Benghazi. Le maître soufi est à la tête d'un état indépendant, en Cyrénaïque. En 1911, les Senoussis sont le fer de lance de la résistance contre l'invasion italienne et repoussent les Français du Nord du Tchad. Les Italiens finissent par s'emparer de la Libye en 1932, après une longue lutte. Un fan local de taille adhère à la confrérie, Omar Al Mokhtar, le père de la lutte pour l'indépendance libyenne, guerrier mystique qui va combattre les Italiens dans les sables du désert. Le futur Roi Idriss, descendant direct du mystique soufi, soutient les Alliés et devient le régent de la Libye à l'indépendance, en 1951.

Benghazi devient le centre du pouvoir et Idriss le modèle panafricain pour les indépendances du continent. En 1956, vieillissant, il laisse son neveu régner, non sans avoir organisé les premières élections parlementaires, puis, en 1963, autorisé les femmes à voter.

En 1969, le capitaine Kadhafi, 27ans, aidé d'une poignée d'officiers modernistes influencés par la révolution nassérienne en Egypte, renverse le roi et prend le pouvoir. Ce dernier est banni et toute manifestation de soutien à la monarchie durement réprimée. Kadhafi détruit 330 centres de la confrérie senoussie et extermine tous ses sympathisants.

Dès l'insurrection libyenne de 2011, Benghazi, aux souvenirs de son histoire mais aussi celle d'évènements récents, comme cette intervention de l'armée qui a mitraillé une centaine de manifestants dans cette ville, tombe sous le contrôle des insurgés. Le drapeau de la confrérie Senoussie, qui n'a rien à voir avec le drapeau libyen, surgit un peu partout, comme l'étendard d'une revanche historique.

La ville devient autonome; en quelques jours, elle réussit à fonctionner sans l'Etat central. Justice, police et institutions s'organisent pour faire de Benghazi un petit Etat dans l'Etat. On se met même à parler de monarchie constitutionnelle, avec l'arrivée sur la scène du descendant du roi Idriss pour reprendre la Libye (lui qui avait déjà créé en 1981 à Londres une Union constitutionnelle pour le rétablissement de la monarchie Senoussie), ou dans le cas d'une partition, plus ou moins voulue par les Occidentaux, d'un petit royaume dans le désert.
Le recul de l'Ouest

Pour l'Occident, qui a soutenu dès le départ l'insurrection libyenne pour ne pas se faire dépasser par les renversements géostratégiques comme en Tunisie ou en Egypte, il n'est plus question de zone d'exclusion aérienne ni d'aider militairement les révoltés. Pétrole, al-Qaida, armes en circulation, risque de chaos incontrôlable et gigantesques migrations humaines potentielles, tous ces éléments auront joué pour les Kadhafi.

Grâce à la Chine, très présente en Afrique et en Libye particulièrement, le G8 n'est pas arrivé à avancer sur une aide militaire, de quelque nature que ce soit, aux insurgés.

Même le tout nouveau ministre des Affaires Etrangères français, Alain Juppé, a dû reconnaître que «Kadhafi marque des points», ajoutant que la communauté internationale ne pourra pas empêcher la chute de Benghazi.

Le doute est installé dans le camp des insurgés et Kadhafi, redoutant lui aussi l'affrontement final à Benghazi pour les jours prochains, vient d'accepter que les rebelles qui se rendent soient graciés.

Devant la fermeté de Benghazi, la seule option pour éviter le bain de sang c’est de lui accorder son autonomie, un petit royaume indépendant de la Libye. Discutée dans des cercles occidentaux et libyens, cette issue a-t-elle des chances de voir le jour? Rien n'est moins sûr; la ligue arabe s'est déjà prononcée pour l'intégrité territoriale de la Libye. Affaire à suivre.

Les petites victimes de Kadhafi
Les enfants de Misrata et Benghazi paient le prix fort de la guerre.
MISRATA, Libye— «Si nous mourons, nous serons des martyrs et nous irons au paradis.» Debout dans sa robe grise plissée, chaussée de sandales fleuries, ses cheveux châtain voletant en deux couettes, Aïcha, 8 ans, profère des mots d’une austérité dérangeante.

Aïcha est une enfant de la révolution: une parmi les milliers de jeunes Libyens qui, au cours des trois derniers mois, ont vu davantage de violence, d’instabilité, de destruction et de morts que la plupart des adultes du monde n’en verront au cours de toute une vie.

Le soulèvement de février contre le dirigeant libyen Mouammar al-Kadhafi a rapidement dégénéré en guerre civile qui n’a épargné aucune région du pays. Des milliers de Libyens ont été tués, blessés ou déplacés au cours des combats. Pendant des mois dans la ville de Misrata, à l’ouest de la Libye, la bataille a fait rage dans et autour des maisons des civils. De l’artillerie lourde, des roquettes et des bombes à fragmentation envoyées par les troupes de Kadhafi ont ravagé la ville assiégée. Et les familles n’avaient aucun abri où se mettre en sécurité.

«On attend blottis les uns contre les autres, en priant pour que notre maison ne soit pas la prochaine à être touchée», explique le père de la fillette, Salem Ali, 55 ans.

Qasr Ahmed, riche quartier résidentiel près du port, a subi de nombreux et lourds pilonnages. Au cours de ce que Human Rights Watch a qualifié d’«attaques aveugles», jusqu’à 80 roquettes ont pu tomber en moins d’une heure à cet endroit. Des maisons entières ont été détruites, faisant trembler sous le choc les fenêtres à l’autre bout du quartier.
Terrain miné pour les petits

La ville est devenue un environnement mortel pour les enfants. L’usage par Kadhafi des bombes à fragmentation, pourtant interdites par la réglementation internationale, représente un danger particulièrement menaçant. «Nous les appelons les bombes-bonbons, parce que les explosifs ressemblent à des jouets», m’explique Ramadan Atewah, chirurgien spécialiste du cœur et des poumons qui travaille à l’hôpital central de Misrata. «Les enfants les ramassent dans la rue.»

Le 19 avril, les Nations unies ont annoncé qu’au moins 20 enfants avaient été tués, pris entre deux feux. Bien davantage ont été tués ou blessés depuis. La maison de la petite Malak, cinq ans, a été frappée par une roquette Grad le 13 mai dernier. Elle a explosé dans la chambre où elle dormait avec son frère et sa sœur. Rodaina, 1 an, et Mohammed, 4 ans, sont morts sur le coup.

Assise devant l’hôpital dans un fauteuil roulant trop grand pour elle, vêtue d’une robe à fleurs, une barrette arborant les couleurs de la révolution dans les cheveux, Malak joue avec une fleur. Sa jambe droite a été amputée; son autre jambe et son bras sont cassés.

Le personnel de l’hôpital est rassemblé autour d’elle et discute avec animation. Pendant un bref instant, Malak sourit, mais au bout de quelques minutes son visage se transforme pour refléter une profonde tristesse.

«Elle n’a pas compris ce qu’il se passe. Elle n’a pas encore intégré qu’elle a perdu sa jambe. Parfois elle se réveille le matin en pensant que sa jambe est encore là. À d’autres moments, elle dit que sa jambe est au paradis», rapporte sa tante, Sarah Abdell, 38 ans.

La mère de Malak est dévastée, au point qu’elle est incapable de passer du temps auprès du seul enfant qu’il lui reste. «Elle est venue ici une ou deux fois, et puis elle n’a plus pu venir. C’est trop dur», commente Sarah, qui s’occupe de Malak à présent.

«La mère ne dort plus la nuit. Parfois, elle pleure hystériquement, d’autres fois, elle rit comme une folle.»

Le jeune cerveau de Malak n’est pas capable de comprendre une telle tragédie.

«Elle ne croit pas que son frère et sa sœur sont morts. Elle dit qu’elle va aller au paradis, frapper à la porte de Dieu, et demander qu’ils reviennent», ajoute la tante de l’enfant. «Elle fait des cauchemars. Elle se réveille la nuit en hurlant: "Notre maison brûle!" ou "Notre maison est détruite!"»

Des écoliers envoyés au front

À mesure que la mainmise des rebelles s’affermit sur Misrata, les bombardements des quartiers résidentiels se transforment rapidement en atroce cauchemar du passé. Mais certains enfants du conflit libyen ont souffert des combats en première ligne. Des soldats des forces gouvernementales faits prisonniers par les rebelles ont rapporté que les forces de Kadhafi envoient au front des écoliers d’à peine 15 ans.

Mourad, 16 ans, n’a pas encore de poil au menton mais il y a quelques semaines encore, il trimballait des armes sur le front le plus mortel de la sanglante guerre civile libyenne, la «mauvaise route» près du port de Misrata (qui relie Benghazi à l’autoroute pour Tripoli). Jusqu’à ce qu’il soit blessé et capturé par l’opposition, Mourad était malgré lui un soldat dans l’armée de conscrits de Kadhafi.

Aujourd’hui, il est à l’hôpital de Misrata, et sa jambe gauche amputée n’est plus qu’un moignon de bandages sanglants. Mourad raconte qu’on lui a collé une kalachnikov dans les bras et qu’on l’a expédié à la guerre. «Beaucoup de ceux qui sont là-bas sont plus jeunes que moi», confie-t-il.

Il fait partie des dizaines d’écoliers enlevés à Tripoli et forcés à se battre pour Kadhafi, racontent des témoins. Quatre-vingt dix garçons âgés de 15 à 19 ans ont été appelés dans des casernes de Tripoli pour être «entraînés» à peine le soulèvement populaire du 17 février avait-il commencé, ont rapporté chacun de leur côté Mourad et un autre prisonnier.

«Nous avons été enfermés dans le camp, un peu entraînés, et puis ils nous ont emmenés dans le bataillon», raconte «Abdul», 19 ans, soigné dans une clinique de Misrata et trop effrayé pour me donner son nom en entier.

Les médecins d’ici rapportent de nombreuses occurrences de jeunes soldats loyalistes amenés aux urgences. Le directeur du Centre médical Higma montre la vidéo d’un garçon d’allure juvénile, habillé en kaki, gémissant sur un brancard. Son corps est criblé d’impacts de balles sanglants.

«Ce garçon a 16 ans, nous avons essayé de le sauver, mais ses blessures étaient trop graves», me raconte le directeur. «Il est mort le jour même.»

La lecture pour distraire de la guerre

Les enfants de la révolution n’ont pas seulement subi des blessures physiques; le traumatisme psychologique est fermement ancré et difficilement mesurable. «De nombreux enfants sont profondément traumatisés», déplore Ismail Marjoub, 43 ans, qui appartient à un groupe développant des activités pour les enfants, afin de les distraire de la guerre qui fait rage autour d’eux:

«Mon fils de 3 ans refuse désormais de dormir seul; il reste dans mon lit toutes les nuits. Et c’est la même chose dans beaucoup de familles.»

«Il y a un enfant de 9 ans, dans les faubourgs de Zawit al-Mahjoub, qui n’a pas dit un mot depuis 45 jours», relaie Marjoub. Les rumeurs et les conjectures vont bon train à Misrata ces jours-ci; mais ce qui est clair, c’est le nombre de victimes que la violence a coûté à la ville, et particulièrement dans sa banlieue, qui a été la ligne de front de la guerre pendant des mois.

«Nos enfants sont devenus des experts des différents types d’armes. Il les reconnaissent à l’oreille», souligne Faraj el-Wakshi, père de trois enfants qui vit à Suwawa, dans la banlieue de Misrata. Il ajoute:

«Cette zone a été bombardée de si nombreuses fois que même les enfants arrivent à savoir de quel côté arrivent les roquettes. À la maison nous changeons de pièces et nous allons deux cloisons plus loin.»

Dans une école transformée en camp militaire à Suwawa, au rythme du son mat des pilonnages de mortiers dans le lointain, les pères organisent un club d’enfants pour le week-end. «Les enseignants dirigeront les jeux pour les plus petits. Les plus de 6 ans pourront regarder les chiffres et les lettres de l’alphabet. Nous voulons leur faire oublier le bruit de l’artillerie et les horreurs de cette guerre», explique Wakshi.

À Misrata et dans la capitale rebelle de Benghazi, dans l’est de la Libye, les écoles sont fermées depuis trois mois. «Les enfants ne vont plus en classe depuis presque 95 jours. Ils prennent un dangereux retard dans leurs études», explique Abdulla Ali, père de sept enfants à Misrata.

À Benghazi, les velléités de rouvrir les écoles en sont au point mort, de crainte des représailles et des attaques des forces de Kadhafi. Les loyalistes membres des Comités révolutionnaires de Kadhafi continuent de rôder dans les rues de Benghazi pour semer le désordre, se plaignent les habitants. Une bombe a été trouvée juste à temps mi-mai, posée dans le centre des médias à côté du tribunal des rebelles. Les citoyens ont peur que les écoles servent de cibles.
Et les enfants jouent à la guerre. Dans la zone qui jouxte la place centrale de Benghazi, les gamins du quartier ont formé de faux gangs. Tous les soirs, ils s’organisent en escouades «armées»: pistolets en plastique, bouts de bois attachés avec des ficelles pour faire office de kalachnikov, bâtons, balles enveloppées de tissus pour imiter les grenades à main. Ils galopent dans tout le quartier, gloussent «takatakatak» pour faire la mitraillette et tombent en faisant le mort.

Ce sont là les jeux innocents de toutes les cours de récréation, mais il arrive, parfois, que les armes soient vraies. Quand les rebelles ont pris le contrôle de Benghazi, les katibas —les solides bases militaires de Kadhafi— ont été mises à sac. Dans toute la ville, les habitants se sont servis dans les réserves et se sont emparés de mitraillettes, de grenades et de kalachnikovs. Ces munitions sont maintenant entreposées dans des boîtes, dans les maisons familiales.
Et la vie tente de reprendre droit de cité

Le soir, les eaux proches de la promenade de Benghazi résonnent d’explosions de dynamite que les jeunes jettent dans les vagues pour s’amuser. Le jour, le centre de Benghazi est un terrain de jeu à l’ambiance de carnaval. On entend les cris de joie des enfants glissant et sautant sur des châteaux gonflables. Les vendeurs de confiseries distribuent des douceurs à côté des étals vendant des babioles révolutionnaires: porte-clés, bracelets, chapeaux, bandeaux, robes et faux billets de banque «Libye libre». Les joues arborent les rayures rouges, noires et vertes désormais familières du nouveau drapeau.

Sur la place, le coin des femmes est devenu un centre d’activités manuelles pour les enfants. Des petits peignent sur de grandes feuilles blanches, sous le regard attendri de leurs parents et de leurs proches. Mais parfois, leur sourire se crispe en une expression de tristesse lorsqu’ils voient ce qu’ont dessiné les enfants.

Tout un mur est tapissé de leurs œuvres: des rangées de dessins d’enfants représentant une violence crue. De grosses taches rouges et rageuses parsèment un gribouillage représentant des armes fauchant Kadhafi. Parmi les représentations omniprésentes du drapeau révolutionnaire figurent de poignantes illustrations des pertes que les enfants ont subies. Un bonhomme gît dans une mare de sang tandis qu’un autre rôde, armé d’un fusil. «Papa» peut-on lire au-dessus d’une flèche pointée sur l’homme mort.

Derrière la place centrale, le long des murs du tribunal, se dresse le monument aux morts officieux des rebelles de Benghazi. Des milliers de photos et d’affiches des hommes, des femmes et des enfants morts à Benghazi et dans les environs depuis le début du conflit, il y a à peine plus de trois mois, y sont exposées.

«Il n’y a pas une seule famille qui n’ait été touchée par cette guerre», soupire Hoda Ali, 34 ans, en regardant le mémorial. Sa fille de cinq ans lève les yeux vers elle. «Kadhafi est un chien», articule-t-elle. Mais elle ne fait qu’imiter, elle ne comprend pas. La guerre n’a que peu de temps pour éduquer les enfants de la révolution.

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